107 Piscium, 2615

 

Quaiche se réveilla encastré dans une cavité sombre, moulée sur la forme de son corps.

Il connut un moment de soulagement, le temps de retrouver la mémoire, un moment de distanciation d’où toute angoisse, tout souci étaient bannis. Puis les souvenirs affluèrent d’un seul coup, comme des béliers impétueux, avant de s’organiser avec un semblant d’ordre chronologique.

Il se rappela qu’on l’avait décongelé et accueilli avec la nouvelle désastreuse que la reine l’avait convoqué en audience. Il se rappela sa chambre dodécaédrique, bourrée d’instruments de torture, plongée dans une lumière morbide, ponctuée par les éclairs de la vermine électrocutée. Il se rappela le crâne avec ses téléviseurs incrustés dans les orbites. Il revit la reine jouer avec lui comme un chat avec une hirondelle. De toutes ses erreurs, s’imaginer qu’elle aurait pu lui pardonner avait été la plus grave, la plus impardonnable.

Alors, comprenant ce qui lui était arrivé et l’endroit où il se trouvait, Quaiche se mit à hurler. Mais ses hurlements étaient assourdis, étouffés, désagréablement enfantins. Il avait honte d’entendre ce genre de bruit sortir de sa bouche. Par ailleurs, il ne pouvait pas bouger. Ce n’était pas qu’il fût paralysé – c’est plutôt qu’il n’avait pas la place de mouvoir une partie de son corps de plus d’une fraction de centimètre.

Le confinement avait l’air étrangement familier.

Peu à peu, ses hurlements se réduisirent à des souffles rauques, sifflants, puis se muèrent en râles infiniment pénibles. Cela dura plusieurs minutes, après quoi il se mit à fredonner, répétant six ou sept notes avec la gravité étudiée d’un fou ou d’un moine. Il devait déjà être sous la glace, décida-t-il. Il n’y avait pas eu de cérémonie de funérailles, pas de dernières paroles moralisatrices de cette dingue de Jasmina. On l’avait enfermé dans le scaphandre sans autre forme de procès, et placé dans le bouclier de glace, à la proue de l’Ascension Gnostique. Il n’avait pas idée du temps qui avait pu passer depuis l’exécution de la sentence, des heures, une journée peut-être. Il n’osait pas imaginer que ça puisse faire plus longtemps que ça.

L’horreur s’insinua en lui, accompagnée par autre chose : il y avait un truc qui clochait. C’était peut-être le sentiment de familiarité que lui inspirait cet espace exigu, ou l’absence complète de visibilité, mais il était tenaillé par…

— Attention, Quaiche, attention ! fit une voix. Phase de décélération achevée. Attendons ordre d’insertion dans le système.

C’était la voix cybernétique, calme, avunculaire, de la sous-persona du Dominatrix.

Il réalisa avec un sursaut qu’il n’était pas du tout dans la poupée d’acier, mais dans le caisson de décélération du Dominatrix, la matrice à conformation organotropique conçue pour le protéger au cours de la phase de décélération à forte gravité. Quaiche cessa de fredonner, à la fois choqué et désorienté. Il était soulagé, naturellement, mais la transition entre la perspective d’années de torture et l’environnement relativement bon enfant du Dominatrix avait été rude ; elle ne lui avait pas ménagé un instant de dépressurisation émotionnelle, et il en était encore tout hoquetant, choqué et sidéré.

Il éprouva un instant la vague tentation de se replonger dans le cauchemar afin d’en émerger plus graduellement.

— Quaiche, attention immédiate requise ! Attendons ordre d’insertion dans le système !

— Stop ! dit-il, la gorge à vif, la voix pâteuse.

Il devait être dans le caisson de décélération depuis un bon moment.

— Attendez ! Sors-moi de là. Je suis…

— Ça ne va pas, Quaiche ?

— Je suis un peu désorienté.

— Comment cela, Quaiche ? Vous avez besoin de soins médicaux ?

Il se tortilla, mal à l’aise.

— Non. J-je…, bafouilla-t-il, je voudrais qu’on me tire d’ici, c’est tout. Ça ira mieux dans un moment.

— Très bien. Quaiche.

Les sangles se relâchèrent. Des rais de lumière aveuglante s’insinuèrent dans les parois du caisson par des interstices qui allaient en s’élargissant. L’odeur familière de l’habitacle du Dominatrix atteignit son système olfactif. Le vaisseau était presque complètement silencieux, en dehors du cliquetis occasionnel d’un relais. C’était toujours pareil, après la décélération, quand ils étaient en phase d’accostage.

Quaiche s’étira, son corps craquant comme un vieux fauteuil de bois. Il se sentait mal. Moins, pourtant, que la dernière fois qu’on l’avait hâtivement décongelé, à bord de l’Ascension Gnostique. Au cours du processus de décélération, les drogues l’avaient plongé dans l’inconscience, mais dans l’ensemble ses processus vitaux s’étaient poursuivis normalement. Il ne passait que quelques semaines dans le caisson de cryosomnie, au cours de chaque surveillance du système, car les risques médicaux associés à la cryosomnie l’emportaient sur les avantages, pour la reine, de l’empêcher de vieillir.

Il regarda autour de lui, n’osant pas encore tout à fait croire que le cauchemar de la poupée d’acier lui avait été épargné. Il envisagea plusieurs possibilités : il se pouvait que ce soit une hallucination, ou qu’il soit devenu fou après avoir passé plusieurs mois dans la glace. Mais le vaisseau avait une sorte d’hyperréalisme qui manquait aux hallucinations. Il ne se souvenait pas d’avoir jamais rêvé de décélération auparavant – ou, en tout cas, d’avoir jamais fait le genre de rêve dont il était sorti en hurlant. Mais plus le temps passait, plus la réalité du vaisseau se concrétisait autour de lui, et plus ça paraissait être l’explication la plus vraisemblable.

Il en avait rêvé chaque instant.

— Dieu du ciel ! fit Quaiche.

Il fut aussitôt ébranlé par l’espèce de décharge électrique qui était la sanction habituelle infligée par le virus d’endoctrinement pour tout blasphème, mais la sensation était joyeusement réelle, tellement différente de l’horreur de l’ensevelissement vivant.

— Dieu du ciel ! répéta-t-il. Je n’aurais jamais cru avoir un truc pareil en moi !

— Quoi donc, Quaiche ?

Le vaisseau se sentait parfois obligé de faire la conversation, comme s’il s’ennuyait secrètement.

— Laisse tomber, répondit-il, déjà passé à autre chose.

Normalement, quand il sortait du caisson, il avait la place de se retourner et de se remettre dans l’axe du petit vaisseau et de sa coursive principale. Or quelque chose lui éraflait le coude, une chose qui n’était pas là d’habitude. Il se retourna pour voir ce que c’était, ou plutôt le vérifier, parce qu’il avait déjà une idée de ce que ça pouvait être.

Un revêtement métallique oxydé, corrodé, couleur d’étain. Une surface grouillante de dessins de folie. Une forme vaguement humaine, avec une fente sombre, grillagée, à l’endroit des yeux.

— Salope, dit-il entre ses dents.

— J’ai le devoir de vous informer que la présence de la poupée d’acier est un élément incitatif destiné à raffermir votre détermination de réussir la mission qui vous a été confiée, ânonna le vaisseau.

— Ne me dis pas que tu as été programmée pour dire ça ?

— Si.

Quaiche remarqua que la poupée était reliée à la matrice de support-vie du vaisseau. De gros câbles allaient des prises ménagées dans le revêtement du scaphandre à leurs homologues murales. Il tendit de nouveau la main et effleura du bout des doigts une pièce grossièrement soudée, qui épousait le dos sinueux d’un serpent. Le métal était légèrement tiède au toucher et comme frémissant d’une vague activité sous-cutanée.

— Attention, dit le vaisseau.

— Pourquoi ? Il y a quelque chose de vivant à l’intérieur de cette chose ? demanda Quaiche.

Puis la réalité lui apparut dans toute sa soudaineté et il manqua avoir une nausée.

— Dieu tout-puissant ! Il y a quelqu’un à l’intérieur. Qui est-ce ?

— Je dois vous informer que c’est Morwenna qui est enfermée dans le scaphandre.

Évidemment. Évidemment. La situation prenait tout son sens.

— Tu m’as dit de faire attention. Pourquoi ?

— Je dois vous informer que le scaphandre euthanasiera son occupante en cas d’intervention sur les soudures, le système de verrouillage ou les connexions de support-vie. Je dois vous informer que seul le chirurgien général Grelier a les moyens de l’ouvrir sans provoquer la mort de son occupante.

Quaiche s’écarta du scaphandre.

— Tu veux dire que je ne peux même pas le toucher ?

— Je vous le déconseille vivement, compte tenu des circonstances.

Il se retint de rire. Jasmina et Grelier s’étaient surpassés. D’abord, l’audience avec la reine pour le persuader qu’il avait mis sa patience à bout. Puis la mascarade consistant à lui montrer le scaphandre et à lui faire croire que le châtiment lui était destiné, que c’était lui qui allait être enseveli dans la glace, tout en restant conscient pendant allez savoir combien d’années. Et puis ça : le retournement de situation final, parodique. Sa dernière chance de se racheter. Car il ne fallait pas s’y tromper : ce serait son ultime sursis. C’était très clair. Jasmina lui avait montré exactement ce qui se passerait s’il la décevait encore une fois. Et elle n’était pas du genre à proférer des menaces en l’air.

Mais sa ruse allait plus loin que ça : Morwenna étant emprisonnée dans le scaphandre, il n’avait pas l’espoir de mettre en pratique l’idée qui lui avait parfois traversé l’esprit et qui consistait à se dissimuler dans un système ou un autre jusqu’à ce que l’Ascension Gnostique soit hors de portée. Non – il n’avait pas le choix, décidément : il devait retourner à la reine. En espérant deux choses : d’abord, qu’il ne l’aurait pas déçue ; et ensuite, qu’elle libérerait Morwenna du scaphandre.

Une pensée lui passa par la tête :

— Elle est réveillée ?

— Elle reprend peu à peu conscience, répondit le vaisseau.

Avec sa physiologie d’Ultra, Morwenna devait être bien mieux outillée que Quaiche pour tolérer la décélération, mais il était plus probable que la poupée d’acier avait été modifiée pour la protéger d’une façon ou d’une autre.

— Pouvons-nous communiquer ?

— Vous pourrez lui parler quand vous voudrez. Je m’occupe des protocoles scaphandre-à-vaisseau.

— Connecte-moi tout de suite.

Il attendit une seconde puis demanda :

— Morwenna ?

— Horris ?

Sa voix était stupidement faible et lointaine. Il avait peine à croire qu’elle n’était qu’à quelques centimètres de lui : ils auraient aussi bien pu être séparés par une épaisseur de plomb de cinquante années-lumière.

— Horris ? Où suis-je ? Que s’est-il passé ?

Rien, dans sa vie, ne lui avait donné la moindre expérience de la façon dont on assène une nouvelle pareille à la femme qu’on aime. Comment lui annonce-t-on en douceur qu’elle est enterrée vive dans un scaphandre de métal soudé ? Eh bien, c’est marrant que tu me demandes ça…

— Morwenna, il y a un problème, mais je ne veux pas que tu t’affoles. Tout finira par s’arranger, tu verras, alors tu ne dois pas – absolument pas – paniquer. Tu veux bien me le promettre ?

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Morwenna avec une âpreté, une angoisse nettement perceptibles.

Note à lui-même : la meilleure façon d’affoler les gens est de leur dire de ne pas s’affoler.

— Morwenna, dis-moi de quoi tu te souviens. Calmement et lentement.

Elle répondit d’une voix étranglée, comme si elle était au bord de l’hystérie :

— Par où veux-tu que je commence ?

— Tu te souviens que nous sommes allés voir la reine ?

— Oui.

— Et tu te souviens qu’on m’a emmené hors de sa présence ?

— Oui… Oui, je me souviens.

— Tu te souviens que tu as essayé de les en empêcher ?

— Non, je…

Elle resta un long moment sans parler. Il pensait l’avoir perdue – quand elle ne parlait pas, il n’y avait plus rien.

— Attends… Si. Je me souviens.

— Et après ça ?

— Après ça, rien.

— Je me suis retrouvé dans l’antre de Grelier, Morwenna. Là, ils m’ont fait toutes sortes de choses.

— Non…, commença-t-elle, sans comprendre, pensant encore que c’était à lui qu’ils avaient fait subir le pire, et non à elle.

— Ils m’ont montré la poupée d’acier, reprit-il. Mais c’est toi qu’ils ont mise dedans à ma place. C’est là que tu es, à présent, et c’est pour ça que tu ne dois pas paniquer.

Elle le prit bien. Mieux qu’il ne s’y attendait. Pauvre, brave Morwenna. Elle avait toujours été la plus courageuse moitié du tandem. Si elle avait pu se porter volontaire pour subir elle-même le châtiment, il savait qu’elle l’aurait fait. Quant à lui, il n’aurait jamais eu cette force. Il était faible, lâche et égoïste. Il n’était pas un mauvais homme, mais le moins que l’on puisse dire est qu’il n’était pas non plus quelqu’un d’admirable. C’était le défaut qui avait gouverné sa vie. Et le fait de le savoir n’arrangeait rien.

— Tu veux dire que je suis prisonnière de la glace ? demanda-t-elle.

— Non, répondit-il. Non, ce n’est pas aussi grave.

Il se rendit compte, au moment où il prononçait ces paroles, de leur absurdité, et de l’infime différence que ça faisait.

— Tu es dans la poupée d’acier, mais pas dans la glace. Et tu n’as rien fait pour ça. C’est à cause de moi. Ça leur donne un moyen de pression sur moi, tu comprends ?

— Où suis-je ?

— À bord du Dominatrix, avec moi. Nous venons d’achever la décélération dans le nouveau système.

— Je ne vois rien et je ne peux pas bouger.

Il n’avait cessé, tout en lui parlant, de regarder le scaphandre, l’image qu’il avait d’elle sans cesse présente à l’esprit. Elle s’efforçait manifestement de le cacher, mais il la connaissait assez bien pour savoir qu’elle crevait de trouille. Il détourna honteusement le regard.

— Vaisseau, tu peux lui permettre d’y voir quelque chose ?

— Ce canal n’est pas autorisé.

— Eh bien, putain de merde ! Autorise-le !

— Celle manœuvre n’est pas possible. Je dois vous informer que l’occupante ne peut communiquer avec le monde extérieur que par l’intermédiaire du canal audio actuel. Toute tentative d’initiation d’un autre canal sera considérée comme…

Il agita la main.

— Oh, ça va ! Écoute, Morwenna, je suis désolé. Ces salauds ne veulent pas que tu y voies. Encore une idée de Grelier, j’imagine.

— Ce n’est pas mon seul ennemi, tu sais.

— Peut-être, mais je suis prêt à parier qu’il a eu son mot à dire dans l’affaire, et pas qu’un peu. Tout ça, c’est ma faute, conclut Quaiche.

Il essuya son front luisant de sueur (encore un effet de l’apesanteur) avec le dos de sa main.

— Où es-tu ?

La question le surprit.

— Là, à côté de toi. Je pensais que tu entendais ma voix à travers le blindage du scaphandre.

— Je t’entends dans ma tête. Ça fait comme si tu étais très loin. J’ai peur. Horris. Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter ça…

— Tu n’es pas toute seule, répondit-il. Je suis là, près de toi. Tu es probablement plus en sécurité dans le scaphandre qu’au-dehors. Tu n’as qu’à attendre en serrant les fesses. Nous serons de retour chez nous, en sûreté, d’ici quelques semaines.

— Quelques semaines ? releva-t-elle d’une voix désespérée. À t’entendre, on dirait que ce n’est rien.

— Je veux dire que c’est mieux que des années et des années. Oh, seigneur ! Je suis désolé, Morwenna. Je le promets que je vais te tirer de là.

Quaiche ferma les yeux de toutes ses forces, paralysé de douleur.

— Horris ?

— Oui ? demanda-t-il entre ses larmes.

— Ne me laisse pas mourir dans ce truc-là. Je t’en prie.

 

 

— Morwenna, dit-il un peu plus tard. Tu vas m’écouter. Il faut que j’y aille, maintenant. Sur la passerelle. Il faut que je voie où nous en sommes.

— Non ! Ne me laisse pas !

— Nous resterons en contact audio. Il faut absolument que j’y aille, Morwenna. Si je ne le fais pas, nous n’avons aucune chance de nous en tirer, ni l’un ni l’autre.

— Horris…

Mais il était déjà parti. Il s’éloigna en vol plané du caisson de décélération et de la poupée d’acier, traversa l’habitacle du vaisseau. Arrivé à un ensemble de courroies murales capitonnées, il commença à descendre à la force des poignets vers l’étroite coursive qui menait à la passerelle de commandement. Quaiche n’avait jamais apprécié l’apesanteur, mais le Dominatrix – un vaisseau de surveillance en forme d’aiguille – était beaucoup trop petit pour qu’on y simule une gravité centrifuge. Ça irait mieux lorsqu’il aurait retrouvé sa vitesse de croisière, parce que la poussée des moteurs fournirait une illusion de gravité.

En d’autres circonstances, plus agréables, il aurait apprécié la soudaine solitude procurée par sa séparation du reste de l’équipage. Morwenna ne l’avait que très rarement accompagné lors de ses excursions précédentes, et elle lui manquait, mais dans l’ensemble il savourait l’isolement forcé de ces moments passés hors de l’Ascension Gnostique. Quaiche n’était pas à proprement parler antisocial ; ce n’était pas ça. Quand il vivait parmi les hommes, les êtres humains standard, il n’était pas du genre grégaire, mais il pouvait quand même se targuer d’avoir été entouré d’une bande de solides amis. Ce n’étaient pas les liaisons amoureuses qui lui avaient manqué, tendant parfois vers le bizarre et l’exotique ou même, dans le cas de Morwenna, le carrément audacieux. Mais l’atmosphère du vaisseau de Jasmina était étouffante, saturée de phéromones et claustrophobique au dernier degré. On y baignait en permanence dans un brouillard paranoïde tellement propice aux intrigues que le plaisir de retrouver la rude simplicité d’un vaisseau et d’une mission devenait une réelle jouissance.

Le Dominatrix et le minuscule engin de reconnaissance qu’il recelait dans son ventre étaient donc devenus son domaine privé dans l’empire plus vaste de l’Ascension. Le vaisseau le nourrissait, anticipait ses désirs avec l’avidité d’une courtisane. Plus le temps passait, plus le vaisseau apprenait à deviner ses goûts et ses faiblesses. Il lui passait de la musique qui faisait écho à ses états d’âme, spécialement calibrée pour lui éviter les dangereux extrêmes de l’introspection morbide ou de l’euphorie débridée. Il lui concoctait des repas comme les synthétiseurs de nourriture de l’Ascension ne lui en cuisineraient jamais, et paraissait éternellement capable de le distraire et de le surprendre quand il croyait avoir épuisé ses bibliothèques. Le vaisseau savait quand il avait besoin de sommeil et quand il devait lui ménager des plages d’activité fébrile. Il lui procurait des fantasmes distrayants, simulait des crises mineures quand il faisait mine de relâcher sa vigilance. Le vaisseau le connaissait si bien que Quaiche avait parfois l’impression de s’être insinué dans ses systèmes machine. La fusion s’étendait jusqu’au niveau biologique. Les Ultras s’efforçaient bien de l’aseptiser chaque fois qu’il réintégrait sa soute-parking, dans le ventre de l’Ascension, mais Quaiche savait que le vaisseau ne sentait plus comme la première fois qu’il était monté à bord. Il avait pris les odeurs des endroits où il avait vécu.

Pourtant, s’il avait jamais eu l’impression que le vaisseau était un havre de paix, un sanctuaire, cette impression avait désormais disparu. Chaque fois qu’il entrevoyait la poupée d’acier, il se rappelait que Jasmina avait étendu son influence jusque dans son fief. Il n’y aurait pas de deuxième chance. Tout ce qui comptait maintenant pour lui dépendait du système solaire vers lequel ils se dirigeaient.

— Salope, répéta-t-il.

Arrivé à la passerelle de commandement, il prit place au poste de pilotage. Le cockpit était plus qu’exigu, parce que le Dominatrix était essentiellement constitué de moteurs et de carburant. L’espace où il était assis se réduisait à une sorte d’élargissement bulbeux de l’étroite coursive, un peu pareil au réservoir d’un thermomètre à mercure. Devant lui se trouvait un hublot ovale par lequel on ne voyait rien, rien que le vide interstellaire.

— Avionique ! ordonna-t-il.

Les deux mâchoires de la console, et tous ses instruments, se refermèrent autour de lui comme un étau. Les voyants et les afficheurs s’animèrent d’une vie clignotante. Des diagrammes et des champs de données apparurent sur les écrans, se mouvant de façon à se trouver au point focal de son regard lorsqu’il déplaçait les yeux.

— Des ordres. Quaiche ?

— Un instant, répondit-il.

Il commença par vérifier les systèmes critiques, s’assurant que la sous-persona n’avait rien laissé échapper. Ils avaient consommé légèrement plus de carburant que Quaiche ne l’aurait normalement prévu à ce stade de la mission, mais ça n’avait rien d’étonnant, compte tenu de la masse additionnelle du scaphandre plombé, et il avait assez de réserve pour ne pas avoir à s’inquiéter. À part ça, tout allait bien : la décélération s’était effectuée sans incident ; toutes les fonctions du vaisseau étaient nominales, des capteurs au support-vie en passant par le petit appareil de reconnaissance logé dans le ventre du Dominatrix comme un embryon de dauphin, impatient de naître.

— Vaisseau, y avait-il des requêtes spéciales pour cette mission ?

— Aucune qui m’ait été signalée.

— Hmm, voilà qui est rassurant. Statut du vaisseau-mère ?

— Je reçois des relevés télémétriques constants de l’Ascension Gnostique. Vous avez rendez-vous après la période de reconnaissance habituelle de six ou sept semaines. Les réserves de carburant suffiront à la manœuvre de rendez-vous.

— Affirmatif.

Il ne voyait pas pourquoi Jasmina l’aurait envoyé en expédition sans une réserve de carburant suffisante ; ça n’aurait pas eu de sens. Mais il était quand même réconfortant d’avoir la confirmation qu’elle avait agi de façon raisonnable, en cette occasion au moins.

— Horris ? appela Morwenna. Parle-moi, je t’en prie. Où es-tu ?

— Je suis à l’avant, répondit-il. Je vérifie deux ou trois petites choses. Tout a l’air plus ou moins OK à ce stade, mais je veux m’en assurer.

— Tu sais où nous sommes ?

— Je ne vais pas tarder à le découvrir…

Il bascula les commandes sur contrôle vocal et dit :

— Inclinaison plus un-quatre-vingt, balayage trente secondes.

Les afficheurs de données lui renvoyèrent de nouvelles images, traduisant le fait que ses instructions avaient été exécutées. Un saupoudrage d’étoiles à peine visibles commença à parcourir le hublot ovale, d’un bord à l’autre.

— Parle-moi, dit encore Morwenna.

— J’ordonne à l’appareil de pivoter. Nous étions retournés, la queue en avant, après la manœuvre de décélération. Je devrais voir le système d’un instant à l’autre, maintenant.

— Jasmina t’en a parlé ? Elle a dit quelque chose ?

— Pas que je me souvienne. Et toi ?

— Rien du tout, répondit-elle.

Pour la première fois depuis son réveil, elle donna l’impression d’avoir repris le dessus. C’était sa façon d’affronter la réalité, se dit Quaiche. En agissant comme si de rien n’était, elle tenait la panique à distance. Et s’il y avait une chose dont elle n’avait pas besoin dans son tombeau d’acier, c’était bien de paniquer.

— Elle m’a juste dit que c’était encore un système sans intérêt apparent, poursuivit-elle. Une étoile, quelques planètes. Aucun signe de présence humaine. Le trou du cul de l’univers, en somme.

— Eh bien, aucun signe de présence humaine, ça ne veut pas dire que personne n’est passé par là à un moment ou à un autre, exactement comme nous allons le faire. Et les visiteurs ont pu laisser quelque chose derrière eux.

— T’as intérêt à espérer qu’ils l’ont fait, lança Morwenna d’un ton mordant.

— J’essaie de voir le bon côté des choses.

— Pardon. Je sais que tu fais de ton mieux, mais n’espérons pas l’impossible, d’accord ?

— Il se peut que nous y soyons obligés, murmura-t-il en espérant que Morwenna ne l’entendrait pas.

Le vaisseau avait achevé sa rotation et effectué un tête-à-queue. Une étoile de première grandeur apparut et se centra dans l’ovale. À vrai dire, à cette distance, c’était plutôt un soleil qu’une étoile : sans les filtres sélectifs de la passerelle de commandement, il aurait été trop aveuglant pour qu’il le regarde.

— J’ai quelque chose, dit Quaiche en pianotant sur la console. Voyons un peu… Type spectral G, froid. Séquence principale, à peu près les trois cinquièmes de la luminosité solaire. Quelques taches, mais pas d’activité coronale inquiétante. À une vingtaine d’Unités Astronomiques.

— Ce n’est pas tout près, commenta Morwenna.

— Pas tant que ça, si on veut englober l’ensemble des principaux mondes du système dans le même volume.

— Et les planètes ?

— Une seconde…

Ses doigts déliés coururent de nouveau sur le tableau de commande, et la vue de l’avant changea : des ellipses colorées envahirent l’écran, chacune accompagnée d’une légende encadrée résumant les caractéristiques principales du monde qui décrivait cette orbite. Quaiche étudia les divers paramètres : masse, période orbitale, durée du jour, inclinaison, diamètre, gravité à la surface, densité moyenne, puissance de la magnétosphère, présence de lunes ou de systèmes annulaires. Des fourchettes d’incertitude, il déduisit que les nombres avaient été calculés par le Dominatrix, qui utilisait ses propres capteurs et algorithmes d’extrapolation. S’ils avaient été extraits d’une base de données préexistante, ils auraient été sensiblement plus précis.

Les données s’affineraient au fur et à mesure que le Dominatrix se rapprocherait, mais, en attendant, il ne devait pas oublier que cette région de l’espace était à peu près inexplorée. Et si quelqu’un l’avait déjà traversée, il n’était apparemment pas resté assez longtemps pour pondre un rapport officiel. Ce qui voulait dire que Quaiche avait encore une chance de trouver dans ce système une chose intéressante pour quelqu’un, quelque part, ne serait-ce que grâce à sa nouveauté.

— À vos ordres ! lança la sous-persona de l’appareil, impatiente de se mettre au travail.

— Ça va, ça va, répondit Quaiche. Bon, ayant constaté l’absence de données anormales, nous allons nous rapprocher du soleil en passant de monde en monde. Nous explorerons les planètes de l’autre côté en repartant dans l’espace interstellaire. Compte tenu de ces contraintes, trouve les cinq schémas de recherche les plus rentables sur le plan énergétique, et présente-les-moi. Si une stratégie significativement plus efficace exige de sauter un monde et d’y retourner plus tard, je veux que tu me la signales aussi.

— Compris, Quaiche. Un instant.

L’instant dura juste le temps qu’il se cure le nez.

— Voilà. Compte tenu des exigences formulées, il n’existe aucune solution fortement privilégiée, et il n’y a pas non plus de schéma significativement plus favorable d’exploration dans le désordre.

— Parfait. Bon, maintenant, affiche les cinq options par ordre décroissant du temps nécessaire pour la décélération.

Les options se reconfigurèrent. Quaiche se frotta le menton en essayant d’effectuer un choix. Il aurait pu ordonner au vaisseau d’opérer sa propre sélection, au moyen de critères dont il avait le secret, mais il préférait prendre lui-même la décision finale. Or il se refusait à opter pour une solution au hasard, parce qu’il y en avait toujours une qui, pour telle ou telle raison, finissait par paraître préférable aux autres. Quaiche était tout disposé à reconnaître que ça revenait à suivre une intuition au lieu de se fier à un processus conscient d’élimination. Mais il pensait que sa démarche n’en était pas moins valide. Après tout, si on lui confiait ces explorations à l’intérieur du système, c’était bien parce qu’il disposait de ce don insaisissable, que les machines ne pouvaient apprivoiser avec tous leurs algorithmes. Et c’était justement ce qu’il s’apprêtait à faire : sélectionner le schéma qui lui paraissait le plus attrayant.

Cette fois, c’était loin d’être évident. Aucune des solutions n’était élégante, mais ça n’avait rien d’exceptionnel : la disposition des planètes à l’instant t était ce qu’elle était. Il arrivait qu’on ait de la chance, que trois ou quatre mondes intéressants soient alignés, offrant une perspective de repérage en ligne droite, très efficace. Là, les planètes étaient toutes éparpillées. Il n’y avait pas un seul schéma d’exploration qui ne ressemblât à une promenade d’ivrogne.

Il y avait des compensations. S’il devait changer de direction sans arrêt, alors ça ne lui coûterait pas plus cher de ralentir complètement et d’inspecter de près les mondes qui attiraient son attention. Au lieu de se contenter de larguer des conteneurs de matériel en effectuant des passages à grande vitesse, il pourrait prendre la Fille du Nécrophage et aller y jeter un bon coup d’œil.

Il se voyait déjà aux commandes de l’appareil, et l’espace d’un instant, fugitivement, il oublia Morwenna. Puis il se rendit compte qu’en quittant le Dominatrix il la quitterait, elle aussi.

Il se demanda comment elle le prendrait.

— Vous avez effectué un choix, Quaiche ? demanda le vaisseau.

— Oui, répondit-il. Je vais opter pour le schéma de recherche numéro deux. Enfin, je pense.

— C’est votre dernier mot ?

— Réfléchissons : temps de décélération minimal ; une semaine pour la plupart des grosses planètes, deux pour cette géante gazeuse avec toutes ces lunes… quelques jours pour les plus petites… Et il devrait nous rester assez de carburant pour le cas où nous ferions une trouvaille vraiment importante.

— Je suis d’accord.

— Tu me dirais s’il y avait quelque chose, hein, Vaisseau ? Je veux dire, tu n’as pas reçu d’instructions particulières dans ce domaine ?

— Absolument aucune, Quaiche.

— Parfait, répondit-il en se demandant si le vaisseau détectait sa méfiance. Bon, s’il se passe quoi que ce soit, je veux en être informé aussitôt.

— Comptez sur moi. Quaiche.

— Je ne vois pas comment je pourrais faire autrement…

— Horris ? fit la voix de Morwenna. Que se passe-t-il ?

Le vaisseau avait dû la couper du circuit audio général pendant qu’ils débattaient du schéma de recherche.

— Je soupesais les options. J’ai opté pour une stratégie d’échantillonnage de façon à pouvoir jeter un coup d’œil rapproché à tout ce qui pourrait nous plaire en bas.

— Tu as repéré quelque chose d’intéressant ?

— Pas de quoi se relever la nuit, répondit-il. C’est le système habituel : une étoile unique et sa famille de mondes. Je ne détecte pas de signe évident de biosphère de surface, ni aucun indice qu’on nous ait précédés là. Enfin, même s’il y avait de petits artefacts un peu partout, nous ne les verrions pas à cette distance, à moins qu’ils ne fassent un effort délibéré pour se faire repérer, ce qui n’est manifestement pas le cas. Mais je ne suis pas encore catégorique. Nous allons nous rapprocher et nous en aurons le cœur net.

— Fais attention, Horris. Tu pourrais tomber sur un problème inattendu.

— Ça se pourrait, convint-il. Mais pour le moment je suis d’avis que c’est le dernier de nos soucis, tu ne crois pas ?

— Quaiche ? appela le vaisseau avant que Morwenna ait eu le temps de répondre. Vous êtes prêt à initier la recherche ?

— J’ai le temps de regagner le caisson de décélération ?

— L’accélération initiale ne sera que d’un g, jusqu’à ce que le diagnostic de propulsion soit achevé. Quand la manœuvre de ralentissement sera amorcée, l’accélération s’accroîtra jusqu’à la limite de sécurité du caisson de décélération.

— Et Morwenna ?

— Nous n’avons pas reçu d’instructions particulières.

— La décélération a-t-elle été poussée aux cinq g habituels, ou bien est-ce qu’on t’a dit d’y aller plus doucement ?

— L’accélération a été maintenue dans les limites habituellement spécifiées.

Parfait. Morwenna avait encaissé le choc, ce qui semblait indiquer que, quelque modification que Grelier ait pu lui apporter, la poupée d’acier offrait au moins la même protection que le caisson de décélération.

— Vaisseau, dit-il, tu veux bien t’occuper des transitions nécessaires afin d’amortir la décélération pour Morwenna ?

— Les transitions seront effectuées automatiquement.

— Parfait. Morwenna, tu as entendu ?

— J’ai entendu, répondit-elle. Tu pourrais peut-être lui demander autre chose. S’il peut me cryoniser en cas de besoin, il ne pourrait pas le faire pour toute la durée du voyage ?

— Tu as entendu la question, Vaisseau ? Tu pourrais faire ça ?

— Ce serait possible, si nécessaire.

Stupidement, cette proposition ne lui était pas venue à l’esprit. Quaiche se sentit honteux de ne pas y avoir pensé avant elle. Il se rendit compte qu’il ne s’était pas encore fait une idée précise de ce qu’elle pouvait éprouver dans cette… chose.

— Alors, Mor, tu veux qu’on t’endorme tout de suite ? Je peux le faire. Tu te réveillerais à bord de l’Ascension.

— Et si tu te plantes ? Tu crois qu’on me laissera me réveiller ?

— Je ne sais pas, répondit-il. Je voudrais bien. Mais je n’ai pas l’intention de me planter.

— Tu as l’air tellement sûr de toi, soupira-t-elle. Tu donnes toujours l’impression de penser que tout va s’arranger.

— Et il y a même des moments où je le pense.

— Et maintenant ?

— J’ai dit à Jasmina que je sentais que ma chance était en train de tourner. Je ne mentais pas.

— J’espère que tu as raison, dit-elle.

— Alors, tu veux t’endormir ?

— Non, dit-elle. Je resterai éveillée avec toi. Quand tu dormiras, je dormirai. Enfin, pour le moment. Je n’exclus pas de changer d’avis.

— Je comprends.

— Trouve quelque chose, Horris. Je t’en prie. Pour nous deux.

— Je trouverai, dit-il.

Dans ses tripes, il éprouva une sorte de certitude. Ça n’avait pas de sens, mais c’était comme ça : dur et tranchant, comme un calcul.

— Allez, Vaisseau, dit-il. On y va.

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